Montaigne et Pierre de Bourdeilles




"Rien ne semble vrai, qui ne puisse sembler faux”.
″Toutes choses produites par notre propre discours et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes à incertitude et débat″.
Michel de MONTAIGNE (1533-1592), Essaies





Le serpent dans la bergerie

ou

la société française du XVIe siècle


Pierre de Bourdeilles, seigneur de l’abbaye de Brantôme , célèbre écrivain français, fils de François et d’Anne de Vivonne de la Châtaigneraie, né vers 1540 en Périgord, mort le 5 juillet 1614, grandit à la cour de Marguerite de Navarre, soeur de François Ier.


Brantôme fait ses études à Paris et les achève à Poitiers où il apprend le latin, l’italien et l’espagnol. Il est pourvu du doyenné de Saint-Vivien-lès-Saintes et, en 1557 de l’abbaye dont il prend le nom et qui est offerte par le roi Henri II au frère de Brantôme, en vue de reconnaître ses mérites.

Pierre de Bourdeilles, un vrai guerrier et aventurier, voyage à travers presque toute l’Europe, agitée à ce temps-là d’innombrables guerres. A propos de la France, il se vante d’en avoir visité toutes les côtes, toutes les villes de mer, excepté la Bretagne.

Brantôme, fait en 1558 son premier voyage en Italie, puis, après l’éléction de Pie IV, il part pour Naples, Gênes, Piémont et enfin revient à la cour où il s’attache à François de Guise. En 1561 il l’accompagne à Joinville, puis en Lorraine et il escorte Marie Stuart en Ecosse. Au début de 1562 il retourne en France où il lutte avec les Guise contre les protestants. Il participe à la prise de Blois, de Bourges, au siège de Rouen, à la bataille de Dreux et à la reprise du Havre (en 1563). En 1564 il assiste à une expédition préparée par le roi d’Espagne contre la forteresse marocaine Peňon de Velez. Ensuite, il part pour Lisbonne où il est décoré par le roi de l’ordre du Christ, puis gagne Madrid et, en novembre retourne à la cour. En 1565 il part avec son ami Strozzi pour porter secours à Malte, menacée par les Turcs. Après être revenu en France par l’Italie, il essaye de se livrer à la piraterie maritime, et c’est par des prises en mer qu’il cherche à s’enrichir. En 1567, au mois de septembre il assiste à la retraite de Meaux, puis il prend part à la bataille de Saint-Denis, et enfin il regagne l’armée de Monsieur en Champagne et en Lorraine. Nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi en 1568, il abandonne Péronne et se bat à Jarnac; il participe au siège de Mussidan. Saisi à cette époque d’une ″fièvre intermittante”, il se retire, malade, dans son abbaye pour une dizaine de mois.

Après le traité de paix de Saint-Germain-en-Laye (le 8 août 1570) entre les catholiques et protestants, Brantôme et son ami Strozzi s’intéressent à une expédition pour la conquête du Pérou. Brantôme passe beaucoup de temps au port de Brouage, s’occupant des préparatifs de son départ – auquel il devra quand même renoncer – préparatifs qui l’empêcheront de prendre part à la bataille de Lépante (1571) et ensuite de voir le massacre de la Saint-Barthélémy ( le 24 août 1572). Tenant un rôle de soldat et de négociateur, il assiste au siège de la Rochelle en 1573. Il retourne ensuite à Paris pour les obsèques de Charles II en 1574. Le futur roi- Henri III revient cependant de Pologne après la mort de son frère, et c’est alors que Brantôme devient l’un des gentilhommes de sa chambre (de 1575 à 1589). C’est à cette époque-là que le roi l’honore de l’ordre de Saint-Michel; mais Pierre de Bourdeilles, au lieu d’en être content, s’en plaint, car cet ordre est déjà tellement populaire qu’on l’appelle ″ Le collier à toutes bêtes ″ 2/. De plus, le fait que son voisin, ou plutôt son éternel adversaire – Michel de Montaigne, ait reçu le meme ordre en n’ayant d’autre écrit que ses ″ Essais ″, en n’ayant jamais troqué ″ sa plume pour l’épée″, l’irrite encore davantage. L’amitié de Brantôme avec Bussy d’Amboise – le premier courtisan du duc d’Alençon, l’attire plutôt vers ce frère du roi, qui n’est pas le bienvenu à la cour. Henri III fera donc bientôt ressentir a son chambellan l’affaiblissement de sa bienveillance. Après la mort du frère aîné de Brantôme – André, en janvier 1582, avec lequel il possède en commun une abbaye, Henri III ne tient pas ses promesses; il refuse en effet de donner à Brantôme la sénéchaussée qui le ferait succéder a son frère, alors qu’elle lui était depuis longtemps promise. Aussi, le duc d’Alençon auquel Pierre de Bourdeilles dédiera ses ″ Vies des Dames galantes ″, l’attire vers lui et le nomme, à son tour, son chambellan. Malheureusement, il n’a pas de chance cette fois-ci, non plus, car le duc d’Alençon meurt en1584, et avec cette mort tous les rêves de notre auteur se dissipent. Il décide alors de quitter la France pour gagner l’Espagne, et d’y vendre au roi Philippe II les secrets stratégiques des points faibles des ports français. Il n’y réussit pas, parce que les guerres de réligion l’empêchent de réaliser ses biens à prix raisonnable, et ainsi l’obligent de rester. En 1583 il fait une chute de cheval qui ″ lui brisant et fracassant tous les reings ″ le contraint à rester quatre années dans sa chambre.(…) Il rédige ses mémoires en les dictant à ses deux secrétaires.


Après la guérison, il revient encore une fois à la cour, puis il va en 1590 rendre visite à Marguerite de Valois, à qui il offre ses Rodomontades espagnoles. Quelques années avant son décès il fait bâtir le château de Richemond situé non loin de l’Abbaye de Brantôme.

Avant sa mort, il écrit un testament très long et très curieux où il ordonne de graver sur son tombeau une épitaphe qui serait l’histoire abrégée de sa vie. Il s’y présente comme ″ un homme de bien, d’honneur et de valeur,″ ″ fort brave et et fort aventureux ″. Il s’y soucie beaucoup de ses livres: ″ Je veux, dit-il, et en charge expressément mes héritiers, de faire imprimer mes livres que j’ai faits et composés de mon esprit et invention…lesquels on trouvera couverts de velours tant noir que vert et bleu, et un grand volume, qui est celui des ″ Dames″, couvert de velours vert, et un autre doré par-dessus, qui est celui de "Rodomontades…"(…)

Si d’une part, on peut voir en Brantôme un historien, grâce aux témoignages de tout ce qu’il a vu et vécu, il faut cependant reconnaître que, d’autre part, il n’est qu’un ″ parleur ″en qui on ne peut pas avoir une confiance sans bornes. Car ne se souciant pas de vérité historique dans ce qu’il raconte, il ne s’empresse souvent que de dire une bonne anecdote ″ attrapée au vol ″, sans prendre la peine de vérifier son authenticité.

″ Si ce conte est vray ou invanté, dit-il, je m’en metz trop en peine, mais il peut faire rire ″ 4/.

La ″ Vie des Dames illustres ″ et ″ La Vie des Dames galantes ″ appelées d’abord ″ Premier ″ et ″ Second livre des Dames ″ ont une place importante dans l’œuvre de Brantôme. Elles savent intéresser le lecteur par la diversité des anecdotes, par l’humour assez fruste, parfois grossier, mais toujours léger(…) Le ″ Second livre ″ est, on peut dire, le miroir des moeurs du XVIe siècle, alors que nous sommes déjà à la fin des ″ cours d’amour ”; et s’il subsiste encore des traces d’esprit chevaleresque, il a tout à fait changé, parce qu’il s’est corrompu.

Le maître-mot devient "En France il fait bon faire l’amour ″ 5/. Par cette phrase, Brantôme annonce déjà une idée qui sera développée plus tard, et qui va se trouver tissée dans presque toutes ses anecdotes.(…)

Conformément aux règles de l’amour courtois, seule la femme de haute naissance peut éveiller l’amour, ″ étant par sa beauté et sa vertu un être supérieur, intermédiaire entre l’homme et Dieu ″ 6/.(…) (…) Selon Brantôme, des femmes laides et de petite naissance doivent être vertueuses; au contraire, des femmes belles et nobles n’y sont pas obligées parce qu’elles doivent, dit-il répandre ″ (leurs) rayons ″ comme le soleil,″ sur tout le monde ″ 13/. (…) Oubliant parfois sa tâche d’historien il redevient ″ homme ″ simple et banal; son ardent caractère gascon s’attendrit alors face aux infortunes humaines; nous en avons l’exemple dans la biographie de Marie Stuart. (…) L’auteur des ″ Dames illutres″ ne peut pas être objectif. Fasciné par les femmes de l’aristocratie, il est si émerveillé par leur beauté, leur grâce, leur aspect extérieur, qu’il se laisse emporter par des flatteries souvent exagérées et faciles; il reste, en fait, toujours assez superficiel.(…) (…) Pierre de Bourdeilles, en écrivant ses innombrables biographies, n’étudie pas, mais il peint des portraits (parmi lesquels les silhouettes d’ Anne de Bretagne, Catherine de Médicis, Marie Stuart, Elisabeth de France, Marguerite de France, Renée de France, Marguerite d’Angoulême sont les plus représentatives), en dégage les traits les plus intéressants dans la personnalité de chacune de ses héroïnes; il les situe chacune à son tour, dans diverses histoires et anecdotes. Malgré ses recherches sur les ″ mentalités ″, Brantôme préfère insister plutôt sur les ″qualités extérieures ″, ressasse inlassablement ses louanges jusqu’à rendre parfois, le récit monotone.

Il est à tous égards ″l’image fidèle de son temps ″ 180/, car son langage, celui d’un courtisan habitué à prodiguer les louanges à l’endroit des reines et des princesses, n’est qu’un code; on l’apprend aussi facilement qu’à manger et à respirer. Le recueil des ″ Dames ″ contient comme l’Astrée d’Honoré d’Urfée, une contradiction; elle réside dans la différence entre ″ un idéal spirituel,…et une conduite réelle ″ 181/. Tout ce code, dont se sert l’auteur de Dames illustres disparaît sans retour des Dames galantes . Si l’Astrée possède son élément de ″ libido″ - ″ le serpent dans la bergerie ″, qui menace l’amour platonique de deux amants, le recueil des Dames n’en est pas dépourvu non plus. Les idées authentiques de l’auteur sont mises en lumière par un procédé de décodage du langage courtois. Cette nouvelle langue devoilée dans les ″ Dames galantes″ dépourvue de toute courtoisie, donne à l’ouvrage un contenu libidinal.(…)

(…) Si d’une part, on peut considérer Brantôme comme un homme de la Renaissance; inspiré par Rabelais, il a cette curiosité et cet humanisme des hommes de la Renaissance.

D'autre part, annonce déjà par son goût de désordre, de l’éternel mouvement et du changement, le siècle suivant et l’école baroque.(…)

(…) La grande abondance de ses souvenirs lui rend sans doute trop difficile toute tentative de mise en ordre(…). (…) Malgré son oeuvre, Pierre de Bourdeilles ne peut pas supporter la comparaison avec les écrivains de son siècle. Trois critiques: Tilley, Pingaud, Lalanne, s’accordent sur son infériorité par rapport à Montaigne. Ce dernier est un authentique penseur; Brantôme n’est rien de plus qu’un ″ reporter ″, constate Tilley. Brantôme ne fait que refléter son époque et n’en fait valoir que le côté trivial; cependant que Montaigne la critique. Plus important encore est le fait que l’auteur des ″ Essaies″ examine et s’intéresse aux lois du monde et de la société. Son rival, au contraire, accepte ces valeurs comme elles sont, sans réflexions, sans chercher à distinguer en elles le bien et le mal 182/. (…) (…) Le mérite de Brantôme tient en ceci: c’est que les historiens étudiant les personnages éminents et les événements du XVIe siècle, ne peuvent pas ne pas s’en référer à lui, à un quelconque de ses récits. Brantôme, intéressé surtout par le côté anecdotique de l’histoire, offre avec son oeuvre un matériel unique, que sa place est mieux affermie parmi les chroniquers attestés.(…) Pierre de Bourdeilles est le chroniqueur ″ utile″ dont l’historien a besoin.





Vu sur youtube: © meteoalacartelemag, Brantôme: la Venise du Périgord



Brantôme et ses ″ Dames Illustres ″ par Iwona Ildikó Rak

© (extraits) Wyzsza Szkola Pedagogiczna, à Cracovie. Sous la tutelle de: prof. Stanislaw Grzybowski. Lecteur: Alain Dubuy. Appendice 2/ K. Chledowski, Ostatni Walezjusze, 41/ Brantôme, Vies des Dames illustres,6/ et 181/ G. Genette, Le serpent dans la bergerie,13/ P. Morand, Préface aux Dames galantes,182/ A. Tilley, The literature of the French Renaissance,5/ Vies des dames galantes,180/ P. Bonnefon, Compte rendu de l’article de Lalanne: Brantôme sa vie et ses écrits (en:) Revue d’Histoire Littéraire de la France, 4e année, 1897, p.141-142

Bibliographie: © Oeuvres de Brantôme: -Vies des dames illustres -Vies des hommes illustres et grands capitaines français -Vies des grands capitaines étrangers -Vies des dames galantes Biographie universelle Ancienne et Moderne, t.5, Paris, 1812. p.501 Dictionnaire de Biographie Française, t.7, Paris, 1956, col. 155-156 Nouvelle Biographie Générale, t.2,7,9,15,26,33,41; Paris (1855-1862) J. Castelnau, Catherine de Médicis, Paris, 1954 K. Chłedowski, Ostatni Walezjusze, Warszawa, 1958, PIW K. Chłedowski, Renata di Francia, (en:) Dwór w Ferrarze, Lwów, 1930, Ossolineum L. Febvre, Amour sacré, amour profane, 1944, Gallimard, Coll. Idées J. Galzy, Margot, reine sans royaume, Paris, 1939, Gallimard G. Genette, Le serpent dans la bergerie (en:) Figures 1, 1966, éd du Seuil St. Grzybowski, Henryk Walezy,Wroclaw, 1980, Ossolineum I. de Saint-Amand, Les femmes de la cour des derniers Valois, Paris, 1870 A. Tilley, The literature of the French Renaissance, t.2, Cambridge, 904 S.Zweig, Maria Stuart, Warszawa, 1959,PIW L. Pingaud, Brantôme historien (en:) Revue des questions historiques, t.19,10e année, 1876, p.186-224 P. Bonnefon, Compte rendu de l’article de Lalanne: Brantôme sa vie et ses écrits (en:) Revue d’Histoire Littéraire de la France , 4e année, 1897, p.141-142 R. Mandrou, L’homme psychique (en:) Introduction à la France Moderne , éd. Albin Michel, 1961 A. Bailly, Les Derniers Valois, Paris,1951 I. Rak , Brantôme et ses Dames illustres, 1983, Wyzsza Szkola Pedagogiczna, Cracovie 02/01/2009, Rak Ildikó